vendredi 6 septembre 2019

Recyclage : Opération « trier à la plage », à Marseille


Pour changer un peu je voudrais vous raconter une recherche-action de changement de comportement, réalisée l'été 2018, et qui consistait à faire en sorte que les gens trient à la plage à Marseille. C’est Citeo (l’éco-organisme du recyclage des emballages et des papiers) qui met en place le projet, en partenariat avec la Métropole Aix-Marseille Provence et la Ville de Marseille. Ce qu’on me demande à moi c’est d’accompagner en apportant une réflexion sur les dimensions comportementales.


Le soleil descend sur la mer et deux poubelles, dans le joli coin de Malmousque, touristes, c’est par .



Genèse

Au départ, sur les plages il y a juste des poubelles (« corbeilles » ils appellent ça), différentes versions, mais généralement un anneau métallique avec un sac. Le tri est souvent possible, mais il faut faire quelques mètres en sortant des plages et traverser la rue ou le boulevard. Pour ceux qui ne connaissent pas il s’agit vraiment de plages urbaines, une rue est bordée par la plage d’un côté, et du bâti de l’autre, notamment la plage des Catalans que vous pouvez voir sur la droite au second plan ici :


Source, ici.


Historiquement, comme partout, on a plutôt eu tendance à multiplier les poubelles, dans une logique je crois qui consistait à penser qu’il fallait éviter au maximum que jeter soit un effort, et prévenir la tentation de jeter par terre en mettant un maximum de poubelles visibles partout. Il s’agissait surtout au départ de lutter contre les dépôts sauvages. C’est-à-dire le fait de jeter les choses n’importe où, pratique qui était perçue comme pas vraiment problématique jusqu’à il n’y a pas si longtemps (au début de l’ère consumériste sans doute). Jeunes, sachez qu’il y a cinquante ans, il paraissait assez normal aux gens de laisser leurs déchets traîner sur l’herbe après un pique-nique, ou de balancer les choses par la fenêtre de leur voiture sans se demander si les bords de route étaient vraiment des poubelles (les anglophones ont un mot pour ça, le « littering »).

Donc sur nos plages de Marseille, ils ont eu les mêmes problèmes et ont trouvés les mêmes solutions qu’ailleurs : mettre des poubelles, en nombre et au plus près des gens si possible. Ça fonctionnait assez bien d’ailleurs. Il reste des déchets sur les plages, mais on voit bien aux énormes tas près des corbeilles que l’immense majorité des gens amènent les leurs aux poubelles. Comme d’habitude il suffit de 1 ou 2 % de malappris dans la population pour générer une nuisance.


Sur la question du tri, avant l’intervention on est très loin des 1 ou 2 % qui ne le font pas. En pratique pourtant il suffit de faire quelques mètres en plus, il y a des réceptacles dédiés pour les emballages et pour le verre dans les rues par lesquelles on accède aux plages. Ils sont utilisés par les riverains (éventuellement) mais très peu par les usagers de la plage. En fait tout semble se passer comme si la grande majorité des gens étaient prêts à ne pas laisser leurs déchets au sol. Ils cherchent une poubelle, si le tri n’y est pas présent, ils mettent tout là et ne cherchent pas à aller plus loin pour atteindre la possibilité de trier. Un dispositif qui en fait, construit l’absence de tri ! Un vrai nudge, mais contre-productif.   

  • Précision supplémentaire, le sujet de la propreté, et aussi du tri, fait l’objet d’une représentation locale très négative, qui considère, grosso modo, qu’à Marseille c’est une cause perdue, avec diverses versions sur les raisons, mais globalement que la culture ou les mentalités locales sont telles que les gens s’en fichent. Pour ma part, je ne sais pas trop à quel point c’est la culture locale qui est le plus en cause. Les contraintes infrastructurelles, les choix d’organisations, la densité d’habitants (plus c’est dense moins on trie) et les problématiques sociales (majeures) participent tellement à expliquer qu’il y ait tri ou non qu’à mon humble avis, si on avait les mêmes conditions à un autre endroit on pourrait très bien avoir les même taux très faibles de tri, et on ne pourrait pas conclure que c’est un problème de l’identité Marseillaise. Enfin vous me direz que c’est ça la culture, le mélange de plein de facteurs dans un endroit donné et leur effet dans la durée… 

Quoi qu’il en soit, après réflexion individuelle et collective, analyse de la littérature sur le changement de comportement et consultations diverses, il paraît évident que la meilleure solution consiste à supprimer les corbeilles et à proposer le tri. Bref, il va falloir éloigner les endroits où jeter et en mettre moins, donc remettre en cause la stratégie antérieure et demander un effort aux usagers…

Du côté de la ville, ils comprennent bien la logique et soutiennent l’utilité du projet, mais ils sont très inquiets du risque d’augmentation des dépôts sauvages, et pensent un peu que notre solution est la pire des idées possibles… L’inquiétude est ultra légitime, les équipes qui nettoient les plages tous les jours à l’aube (et qui font un sacré boulot soit dit en passant, sans eux il y a longtemps que plus personne n’irait à la plage), nous ont bien expliqué les volumes impressionnants qu’on retrouve le matin, et ça alors que les corbeilles sont présentes ! Que se passera-t-il si on les enlève ?


C’est sûr que ça n’incite guère à l’optimisme. En même temps, si ces dépôts ont lieu (surtout le soir et la nuit) en présence des corbeilles, c’est bien qu’elles ne règlent pas le problème. Malgré leurs inquiétudes ils acceptent une expérimentation ! Et j’imagine qu’ils prennent leur dispositions pour sauver les meubles si ça rate, quelques personnes ont dû avoir des cauchemars de plages débordantes de déchets... Donc, première expérience sur deux sites. On ne supprime pas la totalité des corbeilles, on garde les poteaux, pour pouvoir revenir en arrière si besoin. C’est prévoyant, mais c’est un problème, si les poteaux sont là, ça va générer de l’ambiguïté, certains pourront croire que ça reste l’endroit où jeter. Du coup on a mis des affiches dessus pour expliquer que ça a changé, et leur donner une utilité de poteaux indicateurs. On aurait aimé mettre des flèches dessus pour vraiment guider les gens, mais impossible de bien fixer le matériel. Dans ces moments-là je désespère un peu dans mon coin et rêve à de belles expériences de laboratoire dans lesquelles on maîtrise tous les paramètres… Bon, c’est la réalité du terrain, on fait au mieux, en l’occurrence nous avons abouti à un dispositif qui a une bonne chance de fonctionner a priori, c’est déjà ça ! 

Le nouveau dispositif

Pour détailler un peu, il s’agit donc de supprimer les poubelles existantes et de mettre en place des abri-bacs permettant le tri. Il est important que ces bacs ne soient pas directement sur la plage, là où les gens s’installent, pour qu’un effort minime soit nécessaire, mais ils doivent être visibles depuis celle-ci et sans « concurrence » de corbeilles ne permettant pas le tri.


Cette solution est mise en place avant le début du mois de juin sur deux sites, la petite plage des Catalans très « fermée » avec seulement deux points d’accès et plutôt fréquentées par les locaux, et trois plages du Prado (nord, sud et Huveaune), aux accès très ouverts tout au long d’une avenue et aux usages et usagers plus divers. Il ne sera pas possible cependant de retirer certaines corbeilles proches des plages du Prado car elles servent au parc attenant.



Avant                                                      Après


L’évolution du dispositif est accompagnée sur trois axes :


  • Signalétique dédiée : consigne de tri sur les abri-bacs ; Totems ; autocollants sur les plans ; Indicateurs des nouveaux abri-bacs aux anciens emplacements des corbeilles.




  • Campagnes de communication, locale sur des points clés du terrain et nationale sur le tri des bouteilles en plastique.

  • Action d’information en face à face, avec des ambassadeurs du tri (ADT), des étudiants recrutés pour l’occasion, qui seront fréquemment présents sur les plages pour informer, échanger, expliquer les choses et diffuser les raisons de l’évolution du dispositif. Nous leur avions préparés un petit protocole de communication ad hoc. Ils font aussi passer le questionnaire qui permet de mieux comprendre les résultats.




Résultats

Pour le dire en deux mots, ça fonctionne super bien ! Mais, je vais vous détailler un peu plus quand même.

Pour ce qui est des résultats « pratiques » :
  • La presse et les médias locaux ont bien relayés l’opération, avec un peu d’ironie éventuellement, mais on voit bien que tout le monde soutien l’objectif.
  • Les dépôts sauvages n’augmentent pas ! Au grand soulagement de tout le monde.
  • Les tonnages collectés sont très satisfaisants, 13 tonnes sur l’été, ce n'est pas colossal mais c'est un bon début.
  • Le manque à gagner baisse au fil de l’été (les recyclables/valorisables qui ont été mis dans les ordures). 38 % au début de l’été contre 25 % fin août, ça commence bien et ça progresse dans le bon sens.


Mais en plus, et surtout dirais-je vu de ma fenêtre, les effets sur les ressentis, comportements et mentalités sont très bons et propices à une continuité dans la durée !

  • Le repérage des abris-bacs et l’identification de leur fonction (84% des gens ont repérés et compris fin août) augmente au fil du temps pour plafonner en fin d’été. L’usage suit le même mouvement, 70% des gens s’en servent fin juin, contre 90% fin août.
  • Les gens adhèrent fortement au projet dès le début (82%) et cela augmente encore au fil du temps (92% fin août), les rares critiques concerne la distance aux bacs et leur rareté (forcément vu qu’on les a éloigné et raréfié) ou le manque de visibilité.
  • 73% de gens disent trier au moins rarement au début de l’expérience contre 94% fin août. Le déclaratif vaut ce qu’il vaut, mais le progrès souligne que l’image du geste évolue dans le bon sens même pour les faibles trieurs !
  • Un excellent effet sur les représentations. Le sentiment d’utilité du geste plafonne à 98 % de très positifs à la fin de l’été contre 86 % au début. Idem pour l’impression que les autres trient, 32 % des personnes disent que les autres trient fin juin contre 67 % à la fin de l’été ! Nous sommes passés du sentiment que le tri est réalisé par une minorité au sentiment que la majorité le fait ! C’est une petite révolution sur ce point majeur pour permettre et maintenir ce geste.  En outre, nous voyons aussi que le sentiment de « savoir comment faire » suit le même chemin, réduisant encore les freins qui peuvent limiter le geste de tri.



Bien sûr des améliorations sont possibles. Particulièrement sur la visibilité et l’identité des abris-bacs. L’enjeu étant le fait d’identifier que ces abris-bacs remplissent la fonction des poubelles, ce qui n’a rien d’évident contrairement à ce qu'on peut penser intuitivement. Les gens qui cherchent une poubelle sont surtout à l’affût d’une forme pré-identifiée et peuvent passer devant les abris sans leur accorder assez d’attention pour se rendre compte de ce que c’est.

Au global, cette expérimentation aura permis d’installer un dispositif performant, et c'est d’autant plus satisfaisant que l’on craignait qu’un tel résultat soit complètement inaccessible. Le changement est donc bel et bien possible aussi dans ce contexte spécifique. Les conditions étant impérativement de retirer la solution antérieure, avec une mobilisation de tous les acteurs, et avec de l’accompagnement et de la communication, même si ce dernier point pourrait être intéressant à confirmer expérimentalement.

L’ensemble montre un effet majeur et rapide sur les pratiques comme sur les mentalités, tellement d’ailleurs, qu’à mon humble avis, on peut espérer s’en servir pour faire évoluer l’image locale du geste et étendre les bonnes pratiques sur cette base au-delà des plages. Un déploiement sur des nouvelles plages à d’ailleurs eu lieu pour l’été 2019, je n'ai pas encore les données pour juger du résultat.


Pour ceux qui voudraient en savoir plus, il existe un rapport détaillé, que l’on peut trouver chez Citeo. Je peux vous mettre en relation si besoin. 


Poubelle la vie ! Comme on dit sur France 3...





1 commentaire:

  1. L'opération est sans approche artistique. Et malheureusement je n'ai pas vu l'étude profond "pourquoi".

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